Le Soleil
Opinions, lundi 19 novembre 2007, p. 27
Point de vue
Pas de déclin du français, l'autre grande langue!
Quelle langue a le statut de langue officielle dans 33 pays? Voici quelques indices : depuis 1945, le nombre de ses locuteurs a triplé. Dans le monde, ils sont 200 millions à la parler couramment. Encore 100 millions la pratiquent de façon occasionnelle et 100 millions d'élèves l'apprennent à l'école. Le quart des profs de langues de la planète – deux millions de personnes – l'enseignent chaque jour. Dernier indice : 15 millions de personnes la parlent en Amérique. L'anglais? L'espagnol? Le mandarin? Eh bien, non : le français!
Ces quatre ans de recherche pour notre livre La grande aventure de la langue française nous ont convaincus que le français n'est ni une langue de repli identitaire, ni en déclin : il est au contraire une langue de mondialisation. Malgré l'importance de l'anglais, le français continue d'occuper un statut particulier dans bon nombre d'organisations internationales allant de l'ONU à l'UE, en passant par le Fonds monétaire international, le Comité international de la Croix-Rouge, Interpol et le Bureau international du travail. Sans oublier la Francophonie...
Outre l'anglais, quelle autre langue que le français donne une prise directe, sans traduction, à la réalité d'un diplomate genevois, d'une ingénieure belge, d'un intellectuel sénégalais, d'un enfant soldat congolais, d'une prof libanaise, d'une académicienne algérienne, d'un pêcheur polynésien?
le français tient son bout
Certes, le français a perdu du terrain comme langue des élites européennes. Certes, l'assimilation guette toujours les francophones d'Amérique. Certes, on se préoccupe beaucoup moins du beau langage.
Notre "grande aventure" montre bien que le français a toujours vécu dangereusement, ce qui ne l'a pas empêché de s'exporter depuis 1000 ans! Mais les déterminismes historiques ne sont pas tout. Que Québec célèbre son 400e en 2008, que le français tienne son bout, malgré l'influence de l'anglais, qu'il survive en Amérique contre vents et marées, cela démontre aussi sa puissante vitalité.
Si l'Airbus 380 a pu atterrir à Montréal cette semaine, c'est bien parce qu'il y a encore de la science, de l'industrie et du commerce qui se passe en français. Pas seulement de la culture. Pensez seulement au fait qu'il y a trois grandes villes d'aviation dans le monde : Seattle (Boeing), Toulouse (Airbus) et Montréal (Bombardier). Et deux de ces villes sont francophones! Pensez que Bombardier contrôle avec Siemens et Alsthom (française) 60 % du marché mondial du rail. Pensez que SNC-Lavalin est le numéro un mondial du génie international.
Pensez que le numéro deux mondial de la distribution alimentaire après Wal-Mart est Carrefour, de Paris – active dans 53 pays, contre 9 pour Wal-Mart. Pensez aussi que la plus grande compagnie d'énergie nucléaire civile est Areva, basée à Paris. Pensez que le seul programme de lanceur spatial commercialement viable est Ariane, dominé par les Français.
L'Agence universitaire francophone, fondée au Québec, réseaute plus de 650 universités – des dizaines de milliers de chercheurs – en plus de 350 facultés de français. En 2006, une étude d'une agence ontarienne a montré que Montréal, Québec et Sherbrooke dominent dans leur catégorie respective pour les villes où il se fait le plus de recherche privée et publique au Canada.
Comment se fait-il qu'on n'en entende jamais parler?
Parce que les Québécois, obsédés par la question de leur identité et de leur position sur le continent, ont tendance à ne regarder que les arbres qui cachent la forêt. Parce que, aussi, la domination des médias américains, et en particulier de la presse d'affaires et scientifique anglo-américaine, donne l'impression qu'il ne se passe rien en dehors de l'anglais, alors que c'est faux. C'est de bonne guerre, mais sommes-nous obligés de les croire?
Or, la grande nouveauté des 20 dernières années – que nous avons constatée dans nos voyages de Jérusalem à La Nouvelle-Orléans en passant par Paris et Dakar – c'est qu'on n'a jamais tant filmé, écrit, chanté, pensé, marchandé, recherché, analysé, inventé, communiqué en français dans l'histoire. Mieux : chanteurs, gens d'affaires, scientifiques ou diplomates se réunissent à Tlemcen, à Québec, à Montréal, à Dakar ou à Tunis, de plus en plus en court-circuitant les métropoles coloniales que sont Paris et Bruxelles. La multiplication de ces réseaux montre que les francophones du Canada sont de moins en moins isolés dans leur archipel, et qu'ils habitent une langue à nulle autre pareille.
Journalistes au magazine L'actualité, Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau sont les auteurs de La grande aventure de la langue française, publié chez Québec Amérique.
Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau, journalistes et auteurs
© 2007 Le Soleil. Tous droits réservés.












