L'Acadie Nouvelle
Forum public, samedi 10 novembre 2007, p. 13

La vraie Francophonie canadienne
Les francophones du Canada expriment souvent leur inquiétude sur leur avenir, et ils n'ont pas entièrement tort. L'assimilation les guette. Et les mariages exogames, l'intérêt mitigé du gouvernement fédéral pour sa Loi sur les langues officielles, le repli identitaire des Québécois, et le statut d'éternels minoritaires ne sont pas faciles à vivre.
Toutefois, nos recherches dans le cadre de notre livre La Grande aventure de la langue française nous ont montré qu'il y a de bonnes raisons d'être optimistes. Mais pour y arriver, il faut cesser de prendre les arbres pour la forêt!
Car après tout, le nombre de francophones au Canada, que René Lévesque qualifiait de dead ducks en 1969, est pourtant passé depuis d'environ 800 000 à près de 1 million.
Mais surtout, cette Francophonie canadienne se transforme, et c'est là le plus important. Si on examine de près les statistiques, l'on constate que, outre le nombre de francophones de langue maternelle française, on oublie fréquemment les deux millions de Canadiens de langue maternelle anglaise qui sont aussi des francophones parce qu'ils sont bilingues. Et c'est sans compter les francophones ayant immigré de pays francophones – une statistique tenue seulement depuis 1990.
Bref, la Francophonie canadienne souffre aussi d'une vision limitative d'elle-même, strictement ethnoculturelle, alors qu'un francophone, c'est avant tout quelqu'un qui parle bien français.
Pourquoi les francophones du Canada se compteraient-ils différemment des autres francophones du monde? En effet, les statistiques mondiales font état de 200 millions de francophones, au bas mot. Parmi eux, moins de 80 millions, en comptant large, ont le français pour langue maternelle. Les autres ont le wolof, le berbère, l'arabe, le grec, le flamand, le bantou pour langue maternelle. Ils sont néanmoins francophones parce qu'ils font bien mieux que de baragouiner le français. Léopold Sedar Senghor, dont la langue maternelle était le sérère et qui fut président du Sénégal, a fini sa vie à l'Académie française. D'autres auteurs, comme Milan Kundera, Nancy Houston et Jonathan Littel, ont le tchèque et l'anglais comme langue maternelle. La langue maternelle de Charles Aznavour est l'arménien, celle d'Yves Montand était l'italien.
Traditionnellement, les francophones de souche ont eu à se débattre contre des lois assimilatrices dures, les ambitions affirmées d'orangistes anticatholiques et même le Ku Klux Klan dans certaines provinces. C'est ce qui explique, historiquement, leur repli ethnoculturel, qui a permis leur survie.
Mais comme l'a montré le Sommet francophone et acadien de juin dernier, les francophones du Canada sont arrivés à une autre étape, et ils doivent mesurer l'importance du chemin parcouru. Une conception plus inclusive de la Francophonie comporte des risques, mais elle est beaucoup plus porteuse.
Le grand défi à relever a toujours été et demeure celui de la distribution de la culture au sens le plus large du terme. Culture avec un grand C, mais aussi petit c – même la section affaires d'un journal est culturelle.
À chacun – enseignant, libraire, dirigeant d'association, journaliste, rédacteur, directeur de caisse pop, organisateur de festival – de dresser les conséquences pratiques d'une telle analyse. Par exemple, un journal local comme L'Express du Pacifique ou Le Métropolitain n'a pas un marché local potentiel de 60 000 personnes, mais bien davantage de 150 000 personnes...
Et c'est ainsi pour chacun des 32 quotidiens et hebdos francophones au Canada. Pareil pour les radios. Pareil pour Coup de coeur francophone. Pareil pour les théâtres. Pareil pour les festivals du cinéma, pour les bibliothèques, les librairies. Pareil pour les politiques en matière de francophonie.
Une conception plus large de la Francophonie canadienne suppose aussi que les francophones natifs devront sans doute être plus tolérants des films francophones sous-titrés en anglais. La pratique ne vise pas à discréditer leur français, mais simplement à rejoindre les néo-francophones, dont une bonne part tente encore et toujours de se perfectionner. Mais il y a de la marge et il y a de nombreuses expériences qui n'ont pas encore été tentées.
Ce défi de la distribution de la culture est le même pour tous les francophones du monde, à cette différence que les Canadiens ont bien plus de moyens que les Sénégalais, que les Algériens, que les Libanais, que les Ivoiriens. C'est une chance à saisir, et le meilleur endroit où commencer est ici, chez nous.
La domination universelle des médias anglophones nous fait croire que le français est une langue d'isolation et de repli. Or, les francophones du Canada, qu'ils soient "de souche" ou "néo", participent au contraire à une communauté de 200 millions de personnes. Ils habitent une langue véritablement mondialisée comme aucune autre, hormis l'anglais. Le français occupe le deuxième rang mondial pour le nombre de pays où elle a le statut de langue officielle et pour le nombre de gens qui l'étudient. Et leur langue est pratiquée dans toutes les sphères de l'activité humaine: en diplomatie, en recherche, en industrie, dans le commerce, en haute politique.
Bref, la Francophonie canadienne a de quoi se rendre intéressante pour elle-même et pour les autres, mais c'est à condition de sortir de ses ornières.

JEAN-BENOÎT NADEAU ET JULIE BARLOW
Journalistes au magazine L'actualité
Auteurs de La Grande aventure de la langue française: de Charlemagne au Cirque du Soleil, paru chez Québec-Amérique.

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