

Seuil, 2005.
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Canada
France
INTRODUCTION
Imaginez un pays dont les habitants travaillent trente-cinq heures par semaine, ont droit à cinq semaines de congés payés par an, prennent des pauses déjeuner d’une heure et demie, ont une espérance de vie des plus longues malgré une tradition culinaire des plus riches. Un pays où survit le petit commerce à l’ancienne, dont les habitants adorent faire le marché le dimanche matin et bénéficient du meilleur système de santé du monde. Un pays dont les entreprises comptent parmi les moins syndicalisées et les plus productives et la société de consommation parmi les plus prospères du monde.
Vous êtes en France.
Imaginez maintenant un pays dont les citoyens font preuve de si peu de civisme qu’il ne leur vient pas à l’esprit de ramasser les crottes de leur chien ni d’apporter une contribution régulière aux œuvres caritatives. Où les gens s’attendent à voir l’État s’occuper de tout puisqu’ils paient beaucoup d’impôts. Où le client est en général servi avec nonchalance, voire impolitesse. Où l’État reste très centralisé et interventionniste et où les fonctionnaires représentent un quart de la population active. Où toute forme d’initiative privée est mal considérée et où les syndicats sont si influents qu’ils infléchissent les décisions du gouvernement et contrôlent même la gestion de certains ministères.
Vous êtes toujours en France.
Nous nous sommes retrouvés face à ces contradictions lors de notre arrivée en France en janvier 1999 pour un séjour de deux ans. Celles-ci parmi d’autres... On parle par exemple du célèbre «paradoxe français»: aucun diététicien n’a su expliquer à ce jour pourquoi les Français peuvent fumer, manger et boire comme ils le font et pourtant vivre plus longtemps, être plus sveltes et connaître moins de problèmes cardio-vasculaires que les Américains.
Autre «paradoxe français»: malgré de lourds impôts, un fonctionnariat disproportionné, une dette nationale énorme, une économie jugulée par une réglementation stricte, une bureaucratie surdimensionnée, un taux de chômage élevé et des mesures insuffisantes pour aider les chefs d’entreprise, la France à l’aube du troisième millénaire peut se vanter d’être le premier pays du monde pour son taux de productivité par heure travaillée, le troisième pour ses exportations et le quatrième pour sa puissance économique. Cette réussite paradoxale nous a interpellés. De toute évidence, la France n’affichait aucune des conditions généralement jugées nécessaires à une croissance économique rapide.
En observant la France, nous avions l’impression de contempler deux pays en même temps. Àla fois autoritaire et incroyablement inventif, ayant perdu sa gloire d’antan et continuant cependant d’exercer une influence remarquable sur la scène internationale, c’était un pays traditionnel, voire archaïque, et hypermoderne à la fois qui se présentait à nous.
Nous étions venus en tant que correspondants de l’Institute of Current World Affairs dont le siège se trouve dans le New Hampshire. Jean-Benoît était chargé d’étudier les causes de la résistance française à la mondialisation. Julie devait, elle aussi, traiter de ces thèmes.
Très vite, nous nous sommes rendu compte que la question «Pourquoi la France résiste-t-elle à la mondialisation?», si elle portait sur la bonne thématique, était mal posée. La société française n’échappe pas à la mondialisation; elle la conduit à son rythme et en choisit pour ainsi dire les modalités. Nous avons donc décidé de laisser le sujet de la mondialisation de côté et d’essayer plutôt d’appréhender la France et les Français dans ce qu’ils ont d’essentiel.
Notre séjour et son lot quotidien d’expériences diverses et variées nous ont appris une chose: il est impossible de comprendre la France à travers le prisme déformant d’une mentalité «nord-américaine».
Nous nous sommes tout d’abord heurtés au problème des sources d’information. La France possède un charisme curieux... Et, lorsqu’il s’agit de définir ses caractéristiques, cela suscite des réactions passionnées de la part des Français, mais aussi des étrangers et en particulier des Américains – les deux peuples entretenant toujours une ancienne rivalité.
Les Français affirment par exemple que leurs trains sont constamment en retard et que leur système de santé est au bord de l’effondrement. Or nous avons pu constater par nous-mêmes que le service ferroviaire français est remarquable – les conducteurs s’excusent dès qu’ils ont quelques petites minutes de retard! – et que les Français bénéficient de soins médicaux de qualité. Nous avons donc relativisé les propos exprimant des généralités de ce genre, afortiori lorsqu’ils concernaient la démocratie, la mondialisation ou le racisme dans leur pays.
Paris jouissant de la réputation qu’on lui connaît, nous avons reçu chez nous de nombreux amis et connaissances au cours de notre séjour de deux ans et demi, tous d’origine nord-américaine. Certains connaissaient bien la France, d’autres la découvraient, mais leurs réactions furent presque toujours identiques: les Américains admirent la culture française, mais l’accueil dans les magasins par exemple les surprend, comme la plupart des manières françaises, qu’ils ont du mal à ne pas comparer (négativement) aux leurs. Certains de nos invités admettaient que la société française et la société américaine puissent avoir un fonctionnement radicalement différent, mais ils restaient persuadés que le modèle français ne pouvait être qu’inopérant. Les critiques qui revenaient le plus souvent dans leurs discours concernaient les pouvoirs du gouvernement et le rôle de l’État.
Pourtant, le modèle français fonctionne bien, sans doute parce que les structures dont le pays s’est doté correspondent à la mentalité des Français. Ils ont créé le système politique, social et administratif qui répondait à leurs besoins. En examinant les contradictions du pays, en côtoyant ses habitants et en envisageant les changements auxquels la France sera confrontée au cours du XXIe siècle, nous nous sommes employés dans ce livre à remonter à l’origine de ses structures et à montrer en quoi elles sont parfaitement adaptées à leurs utilisateurs... quoi que puissent en penser les observateurs étrangers.
Nous avons pu mener à bien ce projet grâce au soutien et à la souplesse de l’Institute of Current World Affairs qui nous a encouragés à modifier les orientations de notre étude lorsque cela nous semblait pertinent. Mais notre situation personnelle, d’une part, et notre méthode de travail, d’autre part, ont facilité notre approche.
Notre couple regroupe deux cultures: Jean-Benoît est un Québécois francophone et Julie une anglophone de l’Ontario. Àla maison, nous parlons les deux langues. Avant de nous installer en France, nous avons vécu pendant douze ans à Montréal, interface entre les mondes anglais et français. Nous avons publié, ensemble ou séparément, de nombreux articles en anglais et en français. Dans notre vie privée comme dans le cadre de notre activité professionnelle, nous nous sommes toujours efforcés de «traduire» nos deux cultures. Nous avons ainsi affiné notre perception des différences culturelles.
Pour ce livre, nous avons en outre décidé de travailler plutôt en ethnologues qu’en journalistes. Un journaliste rapporte des faits nouveaux, essaie d’en comprendre la signification et tente de les replacer dans leur contexte. Son travail se fait dans l’urgence, au fil de l’actualité.
Un ethnologue, au contraire, travaille beaucoup plus lentement. Il actualise ses informations mais ne les construit pas. Il cherche d’abord à voir les lignes de force qui se dégagent de son champ d’observation, puis il en examine les différents aspects et tâche de comprendre comment ils interagissent.
Comme des ethnologues atterrissant au beau milieu d’une tribu amazonienne, nous avons commencé par nous mêler aux «indigènes», Jean-Benoît en s’inscrivant dans un club de randonnée, Julie en voyageant à travers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Nous avons partagé des moments de convivialité avec des amis, les avons aidés à déménager, les avons épaulés lors de crises professionnelles ou personnelles, avons fait du vélo, du ski ou des courses avec eux. Il y avait parmi eux des mécaniciens, des fonctionnaires, des avocats, des infirmières, des comptables, des architectes, des étudiants, des ingénieurs, des mères célibataires, des pères de famille ou encore des veufs.
À Paris où nous résidions dans un quartier populaire et lors de nos nombreux déplacements à travers la France, nous avons été en contact avec des Français issus de milieux différents. Nous avons pu appréhender ainsi «l’esprit des Français».
Même si nous faisons souvent référence à l’histoire, ce livre n’est pas un manuel d’histoire française. Il ne s’agit pas non plus d’une étude sociologique, démographique, politique ou économique approfondie. Nous avons simplement voulu comprendre ce qui définit la France, et tenter de battre en brèche certaines idées reçues. Car, voyez-vous, nous ne nous sommes pas installés en France pour rénover une maison en Provence. Ce que nous cherchons à rénover, ce sont des idées.

















