La Grande aventure de la langue française,
Québec Amérique, 2007.

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MÉDIAS: Anouschka Bouchard
abouchard@quebec-ame...
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INTRODUCTION

S’il y a un endroit au monde où nous ne comptions vraiment pas
entendre parler français, c’est bien Tel Aviv. Avant le début de
notre recherche, Julie avait déjà séjourné en Israël, sans se douter
qu’il y avait là une importante présence francophone. Comme la
plupart des Israéliens parlent l’hébreu et l’anglais, il est difficile
d’imaginer que le français puisse occuper la place de langue seconde.
Et pourtant, la première langue que nous avons entendue en
sortant de notre hôtel à Tel Aviv, c’était le français – de l’autre
côté de la rue, deux femmes bavardaient chez l’épicier du coin.
C’était une surprise, car nous n’étions pas allés en Israël pour
y rencontrer des francophones. Notre but était de visiter l’Académie
de la langue hébraïque à Jérusalem. Nous l’avions choisie presque
au hasard entre les quelque soixante-dix organismes qui régissent
autant de langues dans le monde, pour illustrer le fait que la
France n’est pas le seul pays à posséder une académie linguistique.
Mais en observant la société israélienne d’un point de vue
de francophones, nous avons découvert qu’environ quinze pour
cent des Israéliens parlent français, dont la quasi-totalité des
immigrants marocains qui y travaillent. En réalité, Israël compte
beaucoup plus de francophones que la Louisiane.
En fait, il y a des communautés francophones non seulement
dans les villes de Netanya et d’Ashdod, mais aussi dans les grands
centres. Tel Aviv a une population francophone substantielle ;
Jérusalem possède le Centre culturel français Romain Gary, bien
fréquenté ; la librairie française Vice-Versa ; et une grande communauté
d’expatriés français. Lorsque nous nous promenions, tout en
bavardant en français, dans le quartier arabe de la Vieille Ville,
les marchands nous invitaient en français à entrer dans leurs
boutiques. Dans un taxi de Jérusalem, alors que le chauffeur ne
comprenait visiblement aucune de nos instructions (en anglais),
Jean-Benoît s’est exclamé en français :« Mais il ne comprend
rien ! » Et le chauffeur a répondu : « Ah mais si ! »
Notre trempette au Moyen-Orient a fortifié une impression
qui s’est renforcée tout au long de notre recherche pour ce livre :
que la position du français dans le monde est bien meilleure
qu’on ne le croit généralement. Quels que soient leurs sentiments
à propos de la France, les gens gardent un intérêt envers la langue
française. En Israël, en l’occurrence.
À cause de tensions diplomatiques au sujet de la question
palestinienne, très peu d’Israéliens tiennent aujourd’hui la France
en haute estime. Mais la réputation du français en Israël en a très peu
souffert par association. Le Centre culturel français de Jérusalem
attire suffisamment d’étudiants pour offrir des cours réguliers,
et Israël compte encore deux lycées français, en plus d’une douzaine
d’écoles françaises dirigées par des communautés religieuses
catholiques, les « frères ». Tandis que l’usage du français n’est probablement
pas en augmentation en Israël, il tient bon, à la fois
comme langue maternelle et comme langue seconde.
Cette impression de départ s’est confirmée partout où nous
avons effectué notre recherche pour ce livre, y compris en Louisiane,
dans l’Est des États-Unis, les Provinces maritimes canadiennes,
le Nord de l’Ontario, au Sénégal, en Tunisie, à la Guadeloupe, en
Algérie, en France, en Belgique et en Suisse. En nombre relatif de
locuteurs, le français tire de l’arrière par rapport à l’anglais, mais
il garde sur le monde une emprise durable, un niveau d’influence
qui, à bien des égards, surpasse celui de la France – et même, en
toute indépendance.
Lorsqu’on pense au « paradoxe français », on considère habituellement
la tendance des Français à rester minces tout en mangeant
gras et en buvant du vin à profusion. Mais il existe un autre
paradoxe français, celui de la langue : malgré la montée de l’anglais,
le français a gardé son influence. D’où vient cette influence, et
comment le français l’a-t-il conservée ? Voilà les questions auxquelles
nous avons voulu répondre dans La Grande Aventure de
la langue française.
En tant que langue internationale, le français est en déclin,
dit-on. Il n’y a pas si longtemps, l’anglais a surpassé le français en
tant que langue véhiculaire mondiale, et il est maintenant, sans
conteste, la langue internationale des affaires, de la diplomatie et
des échanges universitaires. En nombre de locuteurs, le français
n’est qu’au huitième rang dans le monde, loin derrière le chinois,
l’hindi, l’espagnol et l’anglais, et tout juste avant le portugais. Il
a relativement peu de poids économique ; le PIB des pays francophones
se situe bien loin derrière celui des pays anglophones, loin
derrière celui des pays où l’on parle le japonais et l’allemand, et
juste devant celui des pays hispanophones. Les francophones
semblent tellement manquer d’assurance qu’ils adoptent des lois
interdisant les autres langues et dépensent des millions en fonds
publics pour s’assurer que leur langue s’utilise en littérature, en
musique et au cinéma.
À d’autres points de vue, cependant, le français semble florissant.
Parmi les langues internationales, il se trouve dans une
catégorie à part. Des six mille langues maintenant parlées sur la
planète, le français fait partie des quinze langues parlées par plus
de cent millions de personnes, et c’est une des dix langues qui
servent de langue officielle dans plus d’un pays. Parmi celles-ci,
seulement quatre – l’anglais, le français, l’espagnol et l’arabe –
ont un statut officiel dans plus de vingt pays. Le français, avec
trente-trois pays, n’est surpassé que par l’anglais, avec quarantecinq.
Deux pays du G8 (la France et le Canada) sont francophones,
ainsi que quatre pays membres de l’Union européenne
(la France, la Belgique, le Luxembourg et la Roumanie). Le français,
qu’on apprend aussi loin qu’au Lesotho et en Azerbaïdjan, arrive
au deuxième rang des langues secondes préférées des étudiants
dans le monde, avec deux millions d’enseignants et cent millions
d’étudiants à l’échelle planétaire. C’est la seule langue, à part
l’anglais, qui soit enseignée dans chaque pays du monde. Finalement,
il n’y a jamais eu autant de francophones qu’aujourd’hui :
leur nombre a triplé depuis la Deuxième Guerre mondiale pour
atteindre les deux cents millions. (Pour plus de détails sur ces
chiffres, veuillez consulter les annexes.)
De nos jours, on parle beaucoup de l’anglais comme de la
« langue globale » – les deux termes sont presque synonymes. Or,
si l’on y regarde de près, le français compte presque tous les
attributs d’une langue mondialisée – il est parlé et enseigné
partout, utilisé dans toutes les sphères d’activité, très largement
distribué. En fait, on peut dire que le français est vraiment l’autre
« langue mondiale ».
En tant que Canadiens, nous avons avec le français une relation
unique qui, à certains égards, nous a bien préparés à explorer ses
paradoxes. Avec l’île Maurice, les Seychelles, le Cameroun et
Vanuatu, le Canada est l’un des cinq pays du monde où le français
et l’anglais sont des langues officielles. Montréal, où nous habitons
depuis presque vingt ans, est l’une des rares métropoles
biculturelles, et la seule au monde où l’anglais et le français
coexistent presque à égalité dans la vie quotidienne.
Jean-Benoît est francophone de naissance. Il est né et il a
grandi au Québec, une province canadienne qui avait été un
« monde perdu » francophone pendant deux cents ans (elle est
restée isolée de la France depuis la fin de la Nouvelle-France, en
1763, jusqu’aux années 1960). Sa famille est francophone, un
terme que les Canadiens qui parlent français utilisent souvent
pour se distinguer à la fois des Français européens et des anglophones
nord-américains. Jean-Benoît a appris l’anglais à l’adolescence
et décidé de poursuivre ses études dans cette langue à
l’Université McGill de Montréal. C’est là qu’il a rencontré Julie
qui, comme lui, venait de s’inscrire au programme de science
politique. Julie a grandi en anglais dans l’Ontario anglophone.
Elle s’était installée à Montréal pour y étudier (en anglais), mais
elle a décidé d’y rester et d’apprendre le français après avoir reçu
son diplôme.
Quand nous avons emménagé ensemble en 1991, le français
de Julie était encore assez hésitant, et nous avons amorcé notre
propre système d’échange linguistique, en faisant alterner chaque
semaine, à partir du lundi matin, la langue en usage à la maison :
une semaine le français, une semaine l’anglais. Le système a bien
fonctionné. Jean-Benoît a commencé à publier des articles de
magazines en anglais en 1994, et Julie en français en 1995. Depuis,
nous avons travaillé pour des magazines nationaux dans les deux
langues officielles du Canada. C’est inhabituel, même au Canada, où
très peu de Canadiens sont vraiment bilingues, et encore moins
biculturels. Mais le fait de travailler dans les deux mondes médiatiques
nous a permis de saisir de première main les différences
de points de vue des Canadiens anglophones et francophones.
En 1999, nous avons ajouté une tournure européenne à notre
profil bilingue, en déménageant à Paris. Jean-Benoît est devenu
boursier de l’Institute of Current World Affairs. Son mandat
consistait à expliquer pourquoi les Français résistaient à la
mondialisation, un sujet qui était à l’esprit de tout le monde à
l’époque. Le problème, c’est que, deux semaines après notre arrivée
en France, nous avons constaté que les Français ne résistaient pas
du tout à la mondialisation. Heureusement, Jean-Benoît a pu
changer de sujet, et nous avons passé les deux années suivantes à
écrire sur les Français, en expliquant leur mentalité et leur système
d’organisation. C’est ainsi qu’est né Les Français aussi ont un
accent, paru en 2002.
Ce séjour nous a donné l’idée d’un second livre, Sixty Million
Frenchmen Can’t Be Wrong, publié au beau milieu de la crise de
l’Irak en 2003. Notre objectif était de décoder, en particulier pour
la presse anglo-américaine, la réalité qui sous-tend les perceptions
des Français. La date de sortie de ce livre comportait un risque,
mais nous avons survécu à l’intense dénigrement systématique
des Français au début de la guerre d’Irak, et le livre s’est bien
vendu depuis. Traduit en 2005 (sous le titre Pas si fous, ces Français),
il s’est avéré aussi populaire en France que dans le monde anglophone.
Même si Pas si fous, ces Français ! a précédé La Grande Aventure
de la langue française, l’idée de ces deux livres nous est venue en
même temps. Quatre mois après notre arrivée en France, Jean-
Benoît s’est rendu à Monaco pour assister à une conférence internationale
des ministres des finances de la Francophonie,
l’organisation des pays francophones, analogue au Commonwealth.
Au cours de cette conférence, nous avons constaté à quel
point la langue était devenue une nouvelle réalité politique sur la
scène internationale, car sur certaines questions, des pays s’alignaient
en fonction de leurs langues maternelles ou adoptives –
bien des propagandistes en faveur de l’invasion de l’Irak en 2003
l’ont fait sur la base d’une « solidarité » anglo-saxonne. C’est à
partir de ce séjour que nous avons compris que le français avait
effectivement tous les attributs d’une langue « mondiale ».
Nous avons décidé d’écrire un livre afin d’expliquer comment
le français est devenu, à travers les siècles, une force mondialisatrice
– avec ou sans la France. Dès le départ, nous voulions
explorer quelques grands thèmes – ou mythes. Entre autres,
l’Académie française. Cette institution a longtemps été une bête
noire des commentateurs anglo-américains, qui la tiennent pour
preuve que les Français restent coincés dans le passé. En un sens,
comme nous l’avons appris, les critiques ont raison de se moquer
des quarante « immortels » qui, portant des bicornes napoléoniens
et des épées, se réunissent chaque semaine pour extirper les termes
indignes de la langue française. L’Académie française est un peu
désuète.
En même temps, lorsqu’ils ridiculisent l’Académie, les
commentateurs ratent presque toujours l’essentiel. L’Académie ne
« contrôle » aucunement le français. Son rôle principal a toujours
été de produire un dictionnaire français, et c’est encore sa tâche
principale, qu’elle accomplit fort mal. Dans la mesure où elle
« réglemente » la langue, elle n’a joué qu’un rôle essentiellement
symbolique depuis sa fondation, sauf pour un bref épisode
d’influence réelle, légale, vers 1835. Mais cela n’enlève pas à
l’Académie son importance, ni historique ni actuelle.
En réalité, la création de l’Académie française au dix-septième
siècle représentait un progrès pour les langues européennes, et
l’un des principaux facteurs qui ont permis au français de devenir
la langue de l’élite européenne. Cela, à son tour, est devenu l’une
des raisons pour lesquelles le français s’est répandu partout en
Europe et, en définitive, dans le monde. Autrement dit, l’Académie
était progressiste et a joué un rôle historique important en faisant
du français ce qu’il est aujourd’hui, du point de vue grammatical
mais aussi géographique. Aujourd’hui, elle est devenue une sorte
de musée des normes du français, ne serait-ce que sur le plan
symbolique. Pourtant, même si elles sont souvent ridiculisées,
surtout dans les médias anglophones, les normes linguistiques
constituent une facette importante de la culture francophone,
une valeur en soi.
Quant à la protection de la langue, une autre société francophone,
le Québec, l’a entreprise au vingtième siècle et en a fait un
travail beaucoup plus approfondi que les Français. À tel point qu’à
l’heure actuelle, le Québec s’illustre comme l’un des principaux
foyers de la norme du français moderne, en particulier en ce qui
a trait à la création de mots nouveaux.
L’un des traits particuliers et souvent négligés du français est sa
démographie. C’est qu’à la différence de l’anglais, il est encore
largement associé à sa « mère patrie » européenne. En effet, de
toutes les langues internationales, le français est la seule dont le
pays d’origine occupe encore une place importante – environ le
tiers de tous les locuteurs. Comme les Français n’ont jamais migré
de façon massive, tous les francophones de naissance, hors de la
France et de l’Algérie, forment une minorité dans leurs pays
respectifs. Par conséquent, la France et Paris dominent encore
souvent le point de vue des francophones, à la différence de la
Grande-Bretagne, de l’Espagne ou du Portugal, surpassés par de
plus grands pays où l’on parle majoritairement la même langue.
Mais tout cela est en train de changer. Comme nous l’avons
découvert au cours de notre recherche, le français est de moins
en moins « contrôlé » par Paris. Tandis que l’Académie française
continue de jouer son rôle (largement symbolique) de définition
du français, les francophones du monde entier utilisent la langue
à leur manière. Le vrai français, la langue parlée par deux cents
millions de gens dans le monde, est bien en vie, et s’adapte volontiers
à différents contextes politiques, culturels et religieux.
Sous l’inf luence de régionalismes locaux, des argots, du verlan
et d’autres langues comme l’anglais et l’arabe – pour ne nommer
que les plus importantes –, les francophones communiquent
dans leurs propres versions du français, et non dans le parler
rigide enseigné dans les écoles. De plus en plus, aussi, les sociétés
extérieures à la France se parlent entre elles, souvent en contournant
complètement Paris.
Cette vitalité est l’une des raisons pour lesquelles les francophones
ont leur propre star system en littérature, en cinéma, en
musique, et bien plus, malgré la portée planétaire de la culture
pop américaine. Céline Dion et Gérard Depardieu sont parfois
les seuls noms que connaissent les non-francophones, mais ceux
de chanteurs comme Garou et Johnny Hallyday, de poètes tels
que Luc Plamondon et Amadou Kourouma, d’auteurs comme
Michel Houellebecq, Tahar Ben Jelloun et Gabrielle Roy, et
d’acteurs tels que Gad Elmaleh ou Jamel Debbouze sont reconnus
des francophones du monde entier.
Il ne fait aucun doute que les francophones empruntent
volontiers à l’anglais. Mais est-il juste d’en déduire qu’ils manquent
d’assurance quant à leur langue ? Vu le temps et l’énergie que les
sociétés francophones consacrent à réfléchir et à dialoguer à propos
de leur langue, il n’est pas étonnant que les commentateurs angloaméricains
aient si souvent sauté à cette conclusion. Cependant,
ces commentateurs négligent souvent un important phénomène
chez les francophones : leur attachement à la norme et aux règles
linguistiques. Loin d’être une réaction défensive à l’influence
grandissante de l’anglais – comme on le décrit souvent –, cet
attachement à la norme est un trait culturel des francophones
qui a son histoire et son importance propres.
Tandis que la plupart des anglophones de naissance (ainsi
que de nombreux francophones) tiennent pour acquis que le progrès
de l’anglais nuit aux perspectives du français, nous avons découvert
que ce n’est tout simplement pas le cas à l’échelle planétaire. La
langue n’est pas un jeu à somme nulle. Il semble nettement y
avoir un combat : hors de la France et de l’Algérie, la plupart des
francophones du monde constituent une minorité dans leur pays,
et ont dû lutter pendant longtemps pour conserver leur langue.
Mais à l’exception du Canada et des États-Unis, la plupart de ces
efforts des francophones ont été, et continuent d’être, dirigés
vers d’autres langues, et non vers l’anglais. Les Français mêmes
ne souffrent pas d’insécurité par rapport à leur langue et n’ont
pas d’inquiétude particulière par rapport à l’anglais, pour une
simple raison : jusqu’ici, il n’y a pas de quoi s’en faire. Certes, les
Français font de nombreux emprunts langagiers à l’anglais, mais
c’est davantage une question de mode qu’une valeur imposée. De
plus, ces emprunts sont presque toujours passagers. Ou bien ils
sont francisés très rapidement, ou bien ils disparaissent aussi vite
qu’ils sont apparus.
Comment le français s’est-il développé et répandu, et comment
a-t-il acquis son propre schéma de valeurs ? Et pourquoi gardet-
il son importance ? Voilà les questions centrales qui sous-tendent
La Grande Aventure de la langue française. Tout au long de ce
récit, nous expliquerons les événements qui ont donné naissance
aux différentes caractéristiques du français : son intense politisation,
la rigidité de ses règles, le sentiment d’exception culturelle
qui habite chaque francophone, la centralité de la France,
l’adhésion de tous les francophones à des normes et règles linguistiques,
et même l’influence du français sur l’anglais – et viceversa.
Les circonstances géographiques et politiques, les décisions
d’importants personnages politiques, les politiques et pratiques
coloniales françaises et belges, les guerres mondiales, le commerce,
l’exportation de la littérature, de l’art, du cinéma et des produits
de luxe, les politiques industrielles et les découvertes scientifiques
– tout cela, et bien davantage, a façonné le français.
La Grande Aventure de la langue française se divise en quatre parties,
qui représentent les principales étapes de l’aventure de la
langue : les origines, la diffusion, l’adaptation et le changement.
Dans chacune, nous racontons les événements, les gens et les
lieux, grands et petits, qui ont façonné la destinée de la langue
française, de la témérité de Guillaume le Conquérant à la loyauté
du cardinal de Richelieu, du charisme de Voltaire et de la détermination
du fondateur de la Croix-Rouge Henri Dunant, aux lois
linguistiques du Québec et à l’activisme de Léopold Sédar Senghor
au lendemain de l’indépendance africaine. À notre connaissance,
c’est la première histoire populaire de la langue qui traite
de ces questions en un récit qui s’étend de Charlemagne à l’actrice
Jodie Foster, qui joue dans un français parfait dans des films
français – un pur produit des efforts de diplomatie culturelle de
la France.
Les sociolinguistes expliquent souvent leur approche en
reprenant, mi-sérieux, mi-badins, une boutade du maréchal
Lyautey, selon qui « une langue est un dialecte qui possède une
armée, une marine et une avitation ». Comme nous sommes
diplômés en science politique, en histoire et en littérature
anglaise, notre approche générale est sociolinguistique plutôt que
purement linguistique (les lecteurs qui cherchent des comptesrendus
détaillés du développement grammatical ou orthographique
peuvent consulter les livres énumérés aux rubriques « La langue
française » et « La linguistique et les autres langues » dans la
Sélection bibliographique). La Grande Aventure de la langue
française aborde le français en tant que dialecte pourvu d’une
armée, d’une marine et d’une économie, de fortes capacités diplomatiques,
de politiques et d’idées culturelles ambitieuses et, bien
sûr, de chance. La diffusion du français, comme celle de nombreuses
langues internationales, a été un sous-produit de ces facteurs,
même si le français a persisté dans certains pays, même après la
disparition de ces forces.
La Grande Aventure de la langue française raconte des échecs
spectaculaires et des succès inespérés, et son histoire n’est pas
toujours jolie. Le colonialisme, l’esclavage et le génocide ont eu
lieu en français. Nous n’avons nulle intention d’endosser ces horreurs,
mais pour parler de la diffusion des langues européennes, on ne
peut les négliger. Malgré leur monstruosité, la conquête espagnole
des Amériques, la déportation des Acadiens, le massacre des aborigènes
australiens, le commerce des esclaves angolais et les djihads
des septième et huitième siècles ont tous joué un rôle important
dans l’accession de l’anglais, de l’espagnol, du portugais et de
l’arabe au rang de langues internationales. Ce n’est pas pour rien
que les langues deviennent internationales.
Bien sûr, la guerre et la violence n’ont pas été pour le français
les seules façons de se répandre. Dans les années 1950, le
philosophe français, auteur et Prix Nobel Albert Camus a dit :
« Ma patrie, c’est la langue française. » Camus est né en Algérie
dans une famille de colons européens, et même s’il est une icône
française, il était francophone d’esprit. Son célèbre commentaire
exprimait une réalité que peu de gens ont comprise dans l’Europe
de l’après-guerre. Déjà, les frontières traditionnelles devenaient
moins importantes et la langue devenait une nouvelle frontière.
Les Français avaient une longueur d’avance en la matière, eux qui
commencèrent dès le dix-neuvième siècle à exporter activement
leur langue sous la forme de réseaux internationaux d’écoles
françaises, d’Alliances françaises et de centres culturels. Leaders
mondiaux dans le domaine de la diplomatie culturelle, les Français
– et les francophones – sont encore en train d’étendre les frontières
du français avec leur puissance « soft » – par allusion à un célèbre
essai de Joseph Nye, Soft Power.
En écrivant La Grande Aventure de la langue française, nous avons fait
face à maints préjugés, à propos non seulement du français mais
aussi de l’anglais. De nombreux auteurs sérieux sont convaincus
que l’anglais est en train de balayer la planète, car il serait mieux
adapté que toute autre langue au commerce, à la logique, à la culture
populaire et même à la démocratie. Beaucoup prétendent aussi
que le succès de l’anglais provient de sa capacité particulière à
absorber de nouveaux mots. De notre point de vue, c’est de l’ethnocentrisme
appliqué au langage. Dire que l’anglais est particulièrement
adapté au commerce, c’est un peu comme dire que le
français l’est à la cuisine ; pour d’excellentes raisons, chaque
langue a fini par être associée à ces activités (même si le français
sert également à mener un commerce important, et s’il se fait
beaucoup de bonne cuisine en anglais). Les auteurs mentionnent
rarement, par exemple, que le Navigation Act britannique de 1652
a accordé un bon départ à l’anglais. Cette loi interdisait à tous les
navires ou équipages non britanniques d’amarrer dans des ports
britanniques, ce qui détruisit le commerce des Pays-Bas, mena à
l’effondrement de la marine hollandaise et ouvrit les mers
au contrôle britannique, et profita largement au commerce
britannique. Au vingtième siècle, on a vu une puissance hégémonique
(les États-Unis) prendre le relais d’un empire (britannique)
de même langue. Cet événement rarissime – le seul
équivalent serait la succession des empires grec et hellénique – a
certainement aidé l’anglais, c’est le moins qu’on puisse dire.
Mais nous n’avons pas écrit La Grande Aventure de la langue
française pour comparer le sort du français et celui de l’anglais –
il n’y a pas de comparaison possible. L’anglais a atteint une présence
internationale sans précédent dans l’histoire des langues. La langue
anglaise a pris tant d’importance dans les affaires mondiales que,
pour la majorité des gens instruits, dans la plupart des pays
modernes et développés, ce n’est plus une langue étrangère –
même en France. Cependant, comme nous le montrons, l’anglais
n’est pas la seule langue mondiale. Et, surtout, il n’est pas en train
d’effacer les différences de pensée et de vision des groupes linguistiques.
La destruction du World Trade Center a montré à tous
que la religion est encore une frontière mentale importante dans
la définition des cultures. Depuis le 11 septembre 2001, les chrétiens
ont acheté des millions de livres sur l’islam, afin de comprendre
les événements de ce jour-là. Et sur notre planète mondialisée, la
langue aussi est une frontière mentale.
La « francosphère » est certainement une « nation » importante
dans cet univers des langues. Lorsque nous habitions Paris en
1999, nous avions pour voisin Thorfinn Johnston, un Écossais
des îles Orcades. Comme le soulignait lui-même Thorfinn, il
avait beaucoup plus en commun avec Julie, une Nord-Américaine
anglophone, qu’avec ses concitoyens européens, les Français. Il
en va de même pour Jean-Benoît et ses amis français, algériens et
sénégalais ; ils partagent quelque chose d’inaccessible, qui dépasse
le vocabulaire ou les références culturelles. Même en traduction,
un roman de Michel Houellebecq ou de Michel Tremblay
demeure intrinsèquement français (dans le cas de Houellebecq)
ou québécois (dans le cas de Tremblay).
La Grande Aventure de la langue française explore l’univers
mental des francophones. Le français a été une langue mondiale
importante, presque à partir du moment où il s’est différencié du
latin et, tout au long de son histoire, il a servi de vecteur à un
ensemble de valeurs distinct. Le français véhicule une vision de
l’État et des valeurs politiques, un ensemble particulier de normes
culturelles, et même une idée claire de son rôle dans le monde,
bien que celui-ci ait radicalement changé au cours des siècles. Les
francophones sont également unis par leur forte adhésion à des
normes, contrairement aux anglophones, car le français repose
sur de strictes règles écrites qui définissent sa grammaire, son
lexique et sa syntaxe.
Comme le montrent de nombreux chapitres de ce livre, si le
français est resté influent, c’est non seulement malgré mais grâce
au poids de l’anglais. Les anglophones ont toujours réservé une
place importante au français dans leur culture et, dans une certaine
mesure, en balayant la planète, l’anglais porte et répand avec lui
cette vision du français. Le français est donc le nain sur l’épaule
du géant anglophone. Ou, pour user d’une autre métaphore, il
surfe sur la vague de l’anglais. Du même coup, la capacité d’autopromotion
du français provient en partie du fait que, plus que
toute autre langue, il offre un contrepoids à l’influence de l’anglais.
Ce dernier point est crucial. Dans des pays comme Israël, le
Mexique et l’Égypte, tous nettement extérieurs à la sphère
d’influence française, les élites envoient encore leurs enfants
s’instruire en français. Les États-Unis et le Mexique possèdent les
deux plus grands réseaux d’Alliances françaises du monde. L’élite
égyptienne d’Alexandrie a commencé à éduquer ses enfants dans
des lycées français, pour contrebalancer l’influence du colonialisme
britannique, et certains le font encore pour résister à l’hégémonie
américaine ; l’ancien secrétaire général de la Francophonie
et des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali, est issu de cette
philosophie. Comme nous le disait Henriette Walter, auteure de
Honni soit qui mal y pense – une histoire de la relation entre le
français et l’anglais –, les anglophones n’en sont pas nécessairement
conscients, mais « les gens sont encore fiers d’appartenir au
club des francophones ».
Pour écrire ce livre, nous avons dû faire de nombreux choix, parfois
difficiles, concernant certains nombres et certains termes.
Par exemple, quand il est question de langue, où se situe la différence
entre un patois, un dialecte, un idiome et une langue? Nous
avons adopté la solution du dictionnaire : Idiome et langue sont
synonymes, à cette différence qu’idiome est plus neutre politiquement,
alors que langue comporte un fort sens politique, territorial,
social. Dialectes et patois sont tous des langues. La
différence est une distinction de statut : la langue est au sommet
de la pyramide sociale, alors que le dialecte n’a pas acquis la même
stature politique. Quant au patois, fortement déconsidéré, il se
confond avec un espace généralement rural, et avec une fonction
strictement parlée.
Le fait de comparer les pays francophones nous a causé
quelques difficultés. Notamment, les statistiques des langues
anglaise et française sont un peu sommaires, entre autres à cause
de la difficulté de définir exactement ce qu’est un francophone
ou un anglophone. Non seulement ces deux langues sont-elles
maternelles, mais elles constituent aussi d’importantes langues
d’apprentissage dans bien d’autres pays. Les divers concepteurs
d’enquêtes ne font pas toujours les mêmes distinctions entre
différents types de locuteurs (de naissance, partiel ou occasionnel,
par exemple). Lorsque nous parlons des francophones,
nous utilisons le chiffre généralement accepté de deux cents millions
de locuteurs, mais cela ne tient pas compte des quelque cent
millions de locuteurs occasionnels ou des cent millions
d’étudiants du français dans le monde. (Dans le cas de l’anglais,
les mêmes catégories varient encore plus largement, de trois cent
soixante-quinze millions à six cents millions de locuteurs de
naissance, plus cinq cents millions de locuteurs occasionnels et
cinq cents millions d’étudiants.)
Nous utilisons les termes anglophones et francophones pour
désigner des gens qui parlent anglais ou français, respectivement,
afin de mettre l’accent sur le fait que les locuteurs du français ne
sont pas tous des Français. Nos lecteurs français devront donc
s’habituer au fait qu’ils sont francophones ! Nous faisons souvent
référence, également, à la Francophonie et à la francophonie. La
nuance est importante. La Francophonie (avec un F majuscule),
c’est l’Organisation internationale de la Francophonie, composée
de cinquante-trois pays et gouvernements membres, dont le but
est de promouvoir le français. La francophonie (avec un petit f),
c’est la planète véritable des francophones. Des pays comme Israël
et l’Algérie, ainsi que les États-Unis – où un million six cent mille
locuteurs font du français la troisième langue après l’anglais et
l’espagnol – ne sont pas membres de la Francophonie (voir le
tableau 6 de l’Annexe). Dans cent vingt-sept pays du monde, la
plupart à l’extérieur de la Francophonie officielle, il y a des millions
de gens, adultes et enfants, qui apprennent le français dans
les quelque mille cinq cents Alliances françaises, lycées et collèges
français. Vingt autres millions d’étudiants apprennent le français
dans des programmes d’éducation nationale, à l’extérieur
des cinquante-trois pays membres (plus dix observateurs) de la
Francophonie.
Ce ne sont pas de mauvais résultats pour une langue qui se
trouve au huitième rang du monde pour le nombre de locuteurs !
Et l’éducation n’est que l’une des façons dont le français s’est
accroché à son rang de deuxième langue internationale. Ce livre
raconte donc comment le français est devenu une langue mondiale,
et pourquoi il devrait en rester une pendant bien des années
encore.